Le « champ des possibles » est à explorer

C’est une friche industrielle à deux pas de chez moi. Au départ, d’aucuns regardent cet espace comme un lieu délaissé, mais la vie qui l’occupe est foisonnante! La végétation en a fait son écrin, les insectes y fourmillent, les gens y trouvent un simple raccourci autant qu’un lieu où passer l’après-midi.

À prime abord, l’architecture soviétique des édifices de la rue De Gaspé semble répondre à un diktat incontournable auquel aucun lieu, aucun individu, ne peut se dérober. Fabriquer du textile, transporter des marchandises : la ville doit répondre aux besoins gigantesques des manufactures. Les mégastructures de béton ont ainsi répondu aux préceptes de l’industrialisation, tout comme les terrains à leurs pieds.

Chemin de fer champ des possibles 2

Avant de devenir « un champ », ce lieu a accueilli des dizaines de locomotives, des centaines de wagons, des milliers de marchandises… et d’innombrables quantités d’hydrocarbures! La gare de triage ayant cessé de l’occuper, on croyait ce résidu de terre voué à l’abandon. Contaminé et enclavé, on lui destinait vidanges, pneus et tessons de bouteilles.

Sans permission, les herbes, qu’on dit « mauvaises », ont envahie les lieux. Celles-ci ont comme principal défaut de ne pas être du gazon, défaut impardonnable qui leur vaut d’être constamment pourchassées. Pas assez lisses et trop sauvages, elles sont des intrus dans le paysage ordonné de la ville. Si certaines sont urticantes, la plus part sont inoffensives. C’est leur caractère anarchique et désordonné qu’on leur reproche le plus. Les chardons, les ronces et les pissenlits, opiniâtres squatteurs, ont pris possession des lieux, sauf aux endroits où des sentiers se sont improvisés avec le passage répété de ceux qui fréquentent l’endroit.

Tout aussi affirmatifs, les peupliers ont déployé leurs racines, allant jusqu’à défier la cime des bâtiments voisins. Grimpant vers le ciel, ces géants fêtent chaque printemps en dispersant des semences cotonneuses; ces flocons blancs se dispersent dans tout le quartier, comme pour mieux prendre la relève de l’hiver tout juste achevé et célébrer le temps des pique-niques dans les champs.

Se rejoindre autour d’une nappe, et d’un festin de fortune, voici l’une des activités qui se fait tant spontanément qu’officiellement par Les amis du champ des possibles. Les résidents voisins, les bénévoles et les membres du groupe participent à une appropriation des lieux multiple. Initiée autour de l’art ainsi que de la mise en valeur de la biodiversité locale, les activités se sont déclinées sous forme de corvées de nettoyage, de forêt de sapin de noël recyclés, de parcours de découvertes des écosystèmes, d’installation de ruches, de groupes de discussion et d’idéation, de revendications pour l’avenir du site, etc. Les acteurs locaux ont notamment fait valoir l’importance d’un lieu qui laisse place à diverses utilisations du terrain, où la créativité n’est pas étouffée par des aménagements urbains trop codifiés et trop directifs. Préserver la libre-appropriation du champ des possibles autant que la végétalisation spontanée et la friche sont apparus comme leitmotivs.

L’idée est d’avoir un relatif contrôle sur le lieu afin que celui-ci conserve au plus possible son caractère de friche. Garder prise sur le laisser-faire: n’est-ce pas paradoxal? Les notions d’ordre et de désordre entrent alors en collision. L’ordre naturel des choses apparaît d’ores et déjà impossible, ne serait-ce que par la cohabitation avec les activités humaines qu’il n’est pas question d’abolir. Mais entre réserve naturelle et parc de quartier, comment utiliser le champ des possibles? Cette question renvoi au rêve d’amener la nature en ville, à l’utopie qui vise à réinventer la ville en mettant l’environnement en valeur, à aménager la ville par les gens et pour les gens.

Dans ce sens, les différents itinéraires qu’empruntent les usagers du champ des possibles créent des sentiers appelés « lignes de désir » parce qu’ils sont la marque des trajets les plus fréquents. En maintenant ces chemins, on évite de trop encadrer les comportements et on aménage l’espace public en tenant compte de l’utilisation spontanée du champ.

Écosysteme du champ des possibles

Mais est-ce si farfelu de ne pas normaliser, de ne pas ordonner, de ne pas formaliser chaque espace vert? Il apparaît que non.

C’est ainsi que l’administration locale a consacré la démarche entreprise par les amis du champ des possibles. La réglementation a été modifiée pour que ce parc naturel soit inscrit au zonage. Le groupe de citoyen et l’arrondissement assureront une cogestion du site, on cherchera aussi à poursuivre et développer des activités d’éducation, d’animation et de conservation.

Les écosystèmes, qu’ils soient biologiques ou humains, sont fragiles et interdépendants.

Dans les immeubles voisins, la production de tissu a peu à peu repris les routes de la soie vers des contrées orientales. Bénéficiant de nouveaux espaces vacants, les artistes ont pris d’assaut les locaux tout comme l’herbe folle envahie les champs. Ces mêmes artistes qui participent à la vie du champ des possibles ont bien pensé devoir déménager sous l’impulsion de la hausse des coûts de localisation dans le quartier. Mais il n’en est rien. Dans une démarche impliquant le Gouvernement du Québec, le gel des loyers d’artistes pour les 30 prochaines années vient tout juste d’être décrété …

Lorsqu’on jette un regard peu attentif, ma cour arrière est une friche bordée d’immenses bâtiments de bétons.

Explorez ce secteur et vous y découvrirez beaucoup plus que des chardons.

Auteur: Félix Gravel

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7 Responses to Le « champ des possibles » est à explorer

  1. fayolle dit :

    Bel article, le chardon ne fait-il pas parti de Montréal ? … hé oui, il est même sur son drapeau !

  2. Denis Gravel dit :

    Très beau texte pour une très belle aventure !

  3. Myriam Richard dit :

    J’ai beaucoup pensé à De Certeau en lisant ton texte, notamment sa figure du marcheur en lien avec ton commentaire sur les lignes de désir et son idée de tactiques vs stratégies avec tes commentaires sur l’appropriation non planifiée… Très intéressant et agréable à lire !

  4. Très inspirant et remplis de sagesse. Bravo et merci pour ce texte, ainsi que pour vos actions.

    • Urbabillard dit :

      Tout comme vous avez été les pionniers d’un beau mouvement, en faisant changer la réglementation de Drummondville pour que les potagers puissent être acceptés dans le paysage urbain!

  5. Richard Ryan, Conseiller de Ville du district Mile End dit :

    Bravo et merci pour le texte ! Il est important de valoriser ces lieux. Pour les ateliers d’artistes, il y a eu un courage politique locale pour mettre en place ce qu’on appelle une règlementation de contrôle intérimaire à partir du 5 mars 2012, amenant un des gros propriétaires à négocier avec le regroupement des artistes (pi2) ce bail sur 30 ans pour 212 000 pi2. Mais il y a eu aussi beaucoup d’eau dans le vin du propriétaire. Le gouvernement est venu compléter avec des subventions pour la mise aux normes et les aménagements des ateliers et lieux de diffusions du RDC. Ce n’est que par la suite que l’arrondissement (les élus locaux) est venu assouplir les règles du contrôle intérimaire pour le propriétaire Allied, grâce à cette entente historique. (en décembre 2013)

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