Montréal, les mutations économiques d’une métropole résiliente

Depuis sa fondation, Montréal a connu une série de changements majeurs dans sa structure économique qui lui ont permis de se développer et de se renforcer : d’un poste de traite et d’échange de fourrure, elle est devenue la capitale industrielle d’un jeune pays pour être aujourd’hui une ville moderne caractérisée par son économie diversifiée.

La fondation et le développement de Montréal sont basés sur deux principales raisons. La première est la position idéale de la ville sur les réseaux de communication naturels, entre les Grands lacs et l’Europe notamment. La deuxième permet déjà à la nouvelle colonie de se distinguer. En effet, à l’endroit de l’île de Montréal, le fleuve Saint-Laurent, véritable colonne vertébrale de tout en pays naissant, est sur quelques dizaines de mètres trop peu profonds pour que les navires puissent continuer plus en amont. Ces derniers doivent ainsi débarquer leurs marchandises au port de Montréal, les faire transporter sur l’île et les réembarquer plus loin, à Lachine. Cette intermodalité forcée est l’une des bougies d’allumage de Montréal.

La chute de la Nouvelle-France engendrée par la guerre de Sept ans et de ce fait la capitulation de Montréal en 1760 marque la fin d’une époque. La menace française est définitivement repoussée et les britanniques s’installent en apportant avec eux de nouvelles façons de faire, dans un contexte pré-industriel. L’économie montréalaise, jusqu’à lors tournée vers la fourrure et sa traite, se tourne vers le commerce et le transport. Montréal tire donc plein avantage de sa situation.

L’ouverture du canal de Lachine en 1824 marque un tournant dans l’histoire de la ville. Projet déjà envisagé par les Français mais repoussé au cours des décennies, il vient supprimer les contraintes de transbordement portuaires. En même temps, il amène les premières industries artisanales, grâce notamment aux premiers balbutiements des mécanismes hydrauliques exploités par les entreprises.


L’accroissement du trafic et les progrès techniques réalisés dans le domaine du transport (bateaux plus profonds et plus larges) obligent la communauté d’affaires montréalaise à élargir le canal. En même temps, l’apparition d’industries de masse grâce notamment à l’innovation et aux nouveaux procédés organisationnels combinée à l’arrivée du chemin de fer permet à Montréal et les berges du canal de renforcer la vocation industrielle de la métropole. La ville devient alors le coeur d’un réseau ferroviaire en pleine expansion d’un océan à l’autre et expédie sa production partout en Amérique du Nord. Montréal se développe ainsi à un rythme effréné grâce notamment à un solde démographique soutenu et des quartiers entiers apparaissent (Pointe-Saint-Charles, Saint-Henri, Griffintown, etc.). Au début du XXème siècle, le développement de la finance assoit le statut de Montréal en tant que métropole du pays. Cette dernière donnera d’ailleurs à la rue Saint-Jacques, dans le Vieux-Montréal, tout son prestige.

L’après Seconde guerre mondiale marque un tournant dans l’histoire économique de la métropole. L’industrie, qui a fait le développement de Montréal décline, et ce, pour plusieurs raisons. En premier lieu, les industries se déplacent progressivement vers les régions des Grands lacs et du Midwest. En deuxième lieu, le camionnage se développe en lien avec la constitution d’un réseau d’autoroutes performant et la voie maritime du Saint-Laurent ouvre en 1959, permettant ainsi d’éviter le transbordement du Canal de Lachine. Montréal perd donc son statut de pôle intermodal au niveau du transport. En troisième lieu, les prémisses de la Révolution tranquille voire même du mouvement souverainiste amènent un contexte politique complexe et la méfiance des grands industriels, à forte dominance anglophone. Une nouvelle fois, l’économie montréalaise est à la croisée des chemins.

Jean Drapeau, maire emblématique de Montréal ayant « régné » sur la ville pendant près de 29 ans, déclare un jour : « Laissons Toronto devenir Milan, Montréal sera toujours Rome ». Montréal décline en effet au détriment de Toronto. La Banque de Montréal y transfère même son siège social ! Elle perd donc son statut de métropole canadienne mais la ville n’a pas dit son dernier mot.

Tout d’abord, Montréal acquiert un statut international grâce à l’Exposition universelle de 1967 et les Jeux Olympiques de 1976. Ces deux événements attirent des dizaines de millions de visiteurs et permettent à la ville de se moderniser : construction du métro, de nouvelles autoroutes et ponts, élargissement des boulevards ainsi que destruction de quartiers entiers pour faire place au Montréal de demain avec ses tours et ses équipements. Montréal devient alors une ville connue dans le monde entier capable d’attirer entreprises, investissements et touristes.

1964, Vue aérienne du site déblayé de la future Maison de Radio-Canada, "Faubourg à m'lasse", Archives de la Ville de Montréal, VM94-U124-002

1964, Vue aérienne du site déblayé de la future Maison de Radio-Canada, « Faubourg à m’lasse », Archives de la Ville de Montréal, VM94-U124-002

La fin des années 50 et la décennie 1960 marquent une période de grands changements pour le Québec. C’est la Révolution tranquille. Après la « grande noirceur » sous l’époque de Maurice Duplessis, 1er ministre du Québec de 1936 à 1939 et surtout de 1944 à 1959, la société québécoise entame une mutation profonde à tous les niveaux. L’église n’est plus le régulateur de la société. Cette période charnière permet notamment l’apparition d’une élite francophone et de grandes corporations québécoises se créent ou investissent de nouveaux marchés. Les Desjardins ou Bombardier de ce monde apparaissent et Montréal tire profit de ce mouvement puisque ces entreprises viennent y localiser leurs sièges sociaux ou du moins, leurs bureaux principaux.

Enfin, l’économie montréalaise se diversifie. Dans un contexte de désindustrialisation, d’accroissement de la productivité et de grandes crises mondiales avec notamment les chocs pétroliers des années 1970, l’industrie traditionnelle, qui a construit Montréal au cours des décennies, disparaît progressivement. Les conséquences sont directes : des quartiers entiers sont appauvris par l’augmentation dramatique du chômage. C’est à ce moment là que l’économie montréalaise s’adapte et renaît à nouveau.

Ainsi l’industrie secondaire traditionnelle restante se modernise. La production est recentrée sur les produits à forte valeur ajoutée. En même temps, l’innovation et le progrès technique favorisent l’apparition de nouveaux procédés de production permettant économies d’échelle et gains de temps. Cette tendance amène donc une autre dynamique au secteur secondaire. Le textile, les services portuaires ou la production d’équipements de transport en sont de bons exemples.

Cette mutation entraine de nombreuses transformations urbaines avec comme exemple la fermeture du canal de Lachine et la création de nouveaux parcs industriels comme ceux d’Anjou ou de Saint-Laurent. En même temps, d’autres secteurs tertiaires traditionnels entament eux aussi leur mutation dans un contexte montréalais différent. C’est le cas de la finance notamment qui se spécialise en partie dans la gestion des produits dérivés et de la taxe carbone.

Parallèlement à cela, d’autres secteurs, jusqu’alors inexistants voire embryonnaires, connaissent un essor important. La culture, les technologies de l’information et des communications, la production visuelle, les sciences de la vie créent des milliers d’emplois et permettent à la région montréalaise de rayonner à nouveau. Cette tendance s’accompagne d’une structuration de l’économie par grappes selon le modèle de Porter. Ainsi, Ubisoft, grande entreprise française de jeux-vidéo, s’installe dans la métropole en 1997. Aujourd’hui, elle y possède son plus grand studio au monde. Moment Factory ou Sid Lee, quant à elles, créent respectivement des projections sur la Sagrada Familia à Barcelone et produisent les campagnes de publicité pour Adidas. Enfin, c’est à Montréal que se construisent actuellement les plus grands hôpitaux d’Amérique du Nord.

Dans tout cela, il est indispensable de préciser que la transformation de l’économie montréalaise a été facilitée par plusieurs facteurs. Les différents paliers de gouvernement ont tout d’abord investi massivement dans la création et le renforcement de ces industries par l’intermédiaire de différents mécanismes « urbains » et fiscaux comme le projet du Quartier International de Montréal ou les subventions et allégements fiscaux destinés aux entreprises. L’autre facteur est tout aussi important : Montréal est une ville de savoir et d’innovation. Quatre universités majeures et des dizaines d’institutions spécialisées fournissent chaque année aux entreprises implantées à Montréal une main d’oeuvre qualifiée et compétitive. Montréal est d’ailleurs la première ou deuxième ville, tout dépendamment des institutions de classement, pour le nombre d’étudiants universitaires par habitant en Amérique du Nord. Le dernier facteur est plus subjectif : Montréal, les Montréalaises et les Montréalais sont le mariage des cultures européennes et nord-américaines. Pour bon nombre d’entreprises de chaque côté de l’Atlantique, la ville constitue donc une porte d’entrée sur un marché à conquérir.

Aujourd’hui, Montréal jouie de cette diversification comme ce fût notamment le cas lors de la crise de 2008. Cette caractéristique améliore en effet la résistance aux crises puisque la ville ne dépend pas d’un seul secteur mais de plusieurs. Par contre, la métropole québécoise ne doit en aucun cas s’asseoir sur ses forces. Elle doit d’abord résoudre ses principales faiblesses comme le bas niveau d’entrepreneuriat, le fort taux de décrochage scolaire ou le vieillissement de ses parcs industriels. Ensuite, ou en même temps idéalement, elle doit s’insérer pleinement dans un contexte économique mondialisé où le principal défi est le suivant : les villes, les régions et les états déploient d’importants efforts humains et économiques pour attirer de nouvelles entreprises et des investissements supplémentaires. Voilà le défi de Montréal pour ce XXIème siècle.

Montréal, 2013, Romain Fayolle
Montréal, en 2013.

Auteur: Romain Fayolle

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